Les accordéons Maugein font de la résistance

Les accordéons Maugein font de la résistance

Karl de Meyer / Rédacteur en chef Les Echos Week-End | 
Les accordéons Maugein font de la résistance ©Pascal Aimar/Tendance Floue pour Les Echos Week-end

Le fabricant d’accordéons, un des tout derniers de l’Hexagone, s’apprête à fêter ses 100 ans pendant le festival des Nuits de nacre. Pour assurer sa survie, il multiplie les axes de diversification et peut toujours compter sur le soutien de François Hollande.

« Je ne peux pas vous expliquer avec des mots mon amour pour cette fabrique. C’est lié à mon amour pour ce territoire. J’ai commencé sur un Maugein à l’âge de 6 ans, et ça n’a jamais changé. J’en ai deux aujourd’hui, j’en ai eu jusqu’à trois », déclare Sébastien Farge, virtuose corrézien de l’accordéon au sujet des instruments Maugein, juste avant de se produire devant quelques Tullistes, en ce soir orageux du mois de mai.

Le concert a lieu dans les anciens locaux de la succursale de la Banque de France, une belle bâtisse, édifiée aux tout débuts de la IIIeRépublique, ornée d’une verrière, d’élégantes ferronneries et de mosaïques sophistiquées. Elle va être transformée, comme l’explique le maire de Tulle, Bernard Combes, en préambule à la représentation, en un « musée de l’accordéon et des patrimoines tullistes ».

Y seront mis en valeur la production de l’ancienne manufacture d’armes, et le poinct de Tulle, une dentelle à l’aiguille qui n’a rien à voir avec le tissu qu’on appelle tulle. Mais, surtout, en majesté, l’accordéon, instrument qui revêt en Corrèze une dimension identitaire.

La ville possède déjà la plus importante collection publique d’Europe – ainsi que les deux robes dessinées par Jean Paul Gaultier pour Yvette Horner à l’occasion du bicentenaire de la Révolution. Les créations Maugein seront évidemment bien représentées car l’entreprise est un spécialiste mondialement reconnu, l’un des tout derniers fabricants hexagonaux, avec le lyonnais Cavagnolo, centré, lui, sur les instruments numériques.

ÂGE D’OR

Avant l’ouverture du musée, prévue pour 2022, Maugein va bénéficier d’un beau coup de projecteur dès cette année. Au coeur des Nuits de nacre, le grand festival tulliste, la société va célébrer son centenaire. En 1919, Jean Maugein décide en effet de voler de ses propres ailes, après avoir fait ses armes chez le briviste Dedenis, un des pionniers de l’accordéon en France.

En 1923, ses deux frères Antoine et Robert le rejoignent et l’entreprise se développe en misant sur les accordéons dits chromatiques (dans lesquels la note est la même selon qu’on pousse ou tire le soufflet, par opposition aux diatoniques, avec lesquels la note diffère). Ces instruments sont plus puissants et adaptés aux grands bals populaires organisés en extérieur.

Maugein connaît son âge d’or à la fin des années 1950, quand il emploie près de 300 personnes et produit 6 000 pièces par an. L’arrivée du rock et des yéyés met ensuite sur la touche l’accordéon, qui mettra du temps à réapparaître dans des musiques actuelles.

TROIS À HUIT MOIS DE FABRICATION

« Les festivités du centenaire commenceront dès le 27 juin, par un concert au coeur de la manufacture elle-même », annonce Jean-Pierre Quinsac, le président de la Cité de l’accordéon. Le 28 juin, 100 accordéonistes se relaieront sur scène, en bord de Corrèze, pour rendre hommage à leur marque favorite dans un marathon musical de douze heures.

À l’ombre de la cathédrale du xiie siècle, des étudiants de l’Itemm du Mans (Institut technologique européen des métiers de la musique) assembleront devant le public un accordéon qui formera le lot de prestige d’une tombola. « Il faut en fait trois à huit mois pour fabriquer un accordéon, donc nous apporterons tous les éléments nécessaires, et seul l’assemblage se fera sur place », précise Richard Brandao, qui dirige l’entreprise Maugein depuis 2014.

Dans l’atelier, test après réparation sur un instrument de la marque, sortant du service après-vente ©Pascal Aimar/Tendance Floue pour Les Echos Week-end

Cet ingénieur originaire du Cantal a littéralement sauvé la manufacture, alors que le précédent dirigeant, René Lachèze, petit-neveu de Robert Maugein, avait dû se résoudre au dépôt de bilan, fin 2013, face à la concurrence toujours plus féroce de la Chine et des pays de l’est. À l’époque, Richard Brandao dirige deux usines de plasturgie en Haute-Corrèze, et ne connaît absolument rien à l’accordéon. « La Chambre de commerce et d’industrie m’a contacté, elle cherchait un repreneur de manière urgente. Le challenge m’a plu, et j’ai dû monter un plan financier en un mois. »

Il injecte 100 000 euros de son propre argent et, aucune banque ne souhaitant participer à l’opération, réunit un tour de table qui inclut le footballeur tulliste Laurent Koscielny, défenseur à Arsenal, le patron des compotes Andros, celui du laboratoire de cosmétique Sothys, un cafetier de Limoges et quelques autres investisseurs. Le tout avec l’aide et le soutien moral de Bernard Combes, le maire, un proche de François Hollande, qui, à l’Elysée, garde un oeil protecteur sur Maugein, en tant qu’ancien député-maire de Tulle. Le soir de l’élection du 6 mai 2012, après le discours du nouveau président de la République sur le parvis de la cathédrale, le président de la région, Jean-Paul Denanot, avait joué La Vie en rose sur un Maugein.

LE « JIMI HENDRIX DE L’ACCORDÉON »

En arrivant aux manettes, Richard Brandao décide de changer les méthodes. « J’ai passé un an à dessiner les étapes de fabrication en 3D pour avoir des plans. Sans plan, vous ne pouvez pas sous-traiter certaines tâches comme la découpe laser », raconte le patron à voix basse dans son bureau – on comprend que ce fut fastidieux. À l’entendre présenter chacun des ateliers de la manufacture, on constate qu’il est devenu un expert. Il s’attarde ainsi dans la halle d’ébénisterie : « On utilise à 80% du noyer de Corrèze, à 15% des fruitiers comme le pommier ou le poirier, à 3 ou 4% du châtaignier. On a pu nous demander de l’acajou ou du wengé, mais ce dernier est très lourd. »

Or certains accordéons chromatiques pèsent déjà jusqu’à 13,5 kg – on en joue généralement assis pour ménager ses lombaires. Mais l’entreprise se fait fort de répondre à toutes les requêtes de personnalisation. Quand Fixi, un des solistes les plus rocks de la scène mondiale, surnommé le « Jimi Hendrix de l’accordéon », commande un instrument inspiré de l’univers de Mad Max, Richard Brandao se plonge dans la série des films dystopiques, « parfois en fermant les yeux au moment des scènes les plus dures ». Et finit par livrer un accordéon noir, artificiellement usé, avec une sorte de pare-chocs et des faux phares.

JUSQU’À 15 000 EUROS

Le directeur est également fier de l’atelier peinture, comparable selon lui à ce qu’on peut voir dans une usine automobile : « On peut réaliser jusqu’à 55 000 combinaisons de couleurs, des marbrés, des décors, des mouchetés, on peut ajouter des paillettes. » Maugein fait aussi venir des strass Swarovski du fin fond de l’Autriche. L’atelier d’accordage est évidemment l’un des plus cruciaux pour le son : là, on gratte les lames qui en vibrant produisent les accords, à l’aide d’un fréquencemètre. Sur les modèles les plus complexes qui peuvent compter jusqu’à 564 lames, ce travail peut prendre 50 heures. Au total, un accordéon demande de 50 à 350 heures de fabrication.

Montage d’une bride main gauche sur un instrument neuf ©Pascal Aimar/Tendance Floue pour Les Echos Week-end

L’an dernier, Maugein, qui emploie douze personnes au total, en a produit 220 (à peu près autant de chromatiques que de diatoniques) pour un chiffre d’affaires de 760 000 euros – les pièces les plus complexes peuvent coûter jusqu’à 15 000 euros. La société est « tout juste à l’équilibre », indique Richard Brandao en plissant le front et en regardant le sol – on saisit que c’est une bataille difficile. L’entrepreneur a mis en place une stratégie de diversification qui vient de déboucher sur les premières réalisations concrètes.

Avec la créatrice de mode Katherine Pradeau, originaire de Limoges, Maugein a réalisé des minaudières, des petits sacs à main rigides en bois, vendus en ligne et chez quelques distributeurs entre 1 000 et 2 500 euros. L’une d’elle, recouverte de feuilles d’or, porte la mention « 100 ». Une autre utilise le poinct de Tulle. Une autre encore arbore des boutons de nacre issus d’un stock de… 1935. Le mois dernier, François Hollande a visité l’exposition de Katherine Pradeau au marché Biron des Puces de Saint-Ouen.

AU PATRIMOINE CULTUREL DE L’UNESCO ?

Dans son bureau, Richard Brandao exhibe aussi fièrement deux prototypes de radios conçues comme des objets de décoration haut de gamme, avec de faux soufflets inspirés de l’accordéon. L’entreprise, qui est encore très centrée sur l’acoustique, va pousser les feux sur le numérique. « Après tout, on peut mettre un synthétiseur dans un accordéon », assure le patron. Maugein a participé, en 2016 et 2017, au Salon international de la musique de Shanghai, pour nouer des contacts et tenter de pénétrer ce marché où sont établis ses concurrents les plus coriaces.

Pour mener le plus sereinement possible la mutation du modèle économique, Richard Brandao peut compter sur le soutien des autorités locales, qui avant le dépôt de bilan de 2013, avaient déjà garanti de nombreux prêts. « L’an dernier a été prononcé un moratoire sur les dettes fiscale et sociale de l’entreprise, déclare Bernard Combes dans son bureau qui surplombe les quais de la Corrèze. L’entreprise bénéficie aussi d’une exonération de loyer sur dix-huit mois, et nous la soutenons dans ses activités de diversification et pour la célébration de ses 100 ans. »

L’édile est bien déterminé à assurer la pérennité de l’entreprise : « On ne peut pas se passer de cette société, qui est inscrite au registre des entreprises du patrimoine vivant depuis 2007. Nous appuyons par ailleurs une demande d’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. » Peut-être la proximité de François Hollande avec Audrey Azoulay, la directrice générale de l’agence onusienne qui fut ministre de la Culture, pourra-t-elle donner un coup de pouce au dossier.

Soufflet en carton et cuir ©Pascal Aimar/Tendance Floue pour Les Echos Week-end

Parmi les priorités, pour l’avenir, figure le remplacement des salariés qui approchent de la retraite, alors qu’il n’y a pas de formation à ces métiers très pointus. Pour Bernard Combes, il faudrait aussi « faire en sorte que les conservatoires utilisent des Maugein bon marché, car les amateurs jouent souvent toute leur vie avec les instruments de la marque sur laquelle ils ont appris. À l’heure actuelle, ce sont souvent des modèles chinois. »

Bonne nouvelle pour le fabricant : dans les conservatoires, de plus en plus de jeunes filles se mettent à l’accordéon, instrument longtemps resté masculin. Cela signifie un doublement du marché potentiel.

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